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Le Baladi* ou l’âme de l’Egypte
Néophytes
ou initiées, vous êtes nombreuses à vous interroger sur le sens du mot "Baladi", prononcé à tort et à travers par beaucoup de
professionnels de la danse.
Je vous emmène dans ces rues étroites du vieux Caire, tout près de Sayeda
Zeineb. Ses habitants sont venus il y a 2 ou 3 siècles d’Alexandrie, de
Louxor, d’Assouan, d’Assiout… Bien que tout ces gens habitent la capitale
depuis plusieurs générations, ils ne manquent pas une occasion d’évoquer
leur ville ou village d’origine, leur véritable chez-soi : el Balad.
Pour les gens "sophistiqués" de la ville, Baladi signifie non- falsifié.
Un peu comme ces paysannes qui vendent leur produits dans la rue en criant
"el Baladi youkal" signifiant que tout ce qu’elles vendent est Baladi
donc comestible.
Et la danse dans tout ça ?
Marchons derrière cette femme vêtue d’une large robe "galabeya". Elle
marche, fière, respectable et sûre de son pouvoir féminin. Ses fesses
battent la cadence "doum doum tac trraka doum doum tac…". Est-ce que cette femme
danse ? Oui, probablement, mais dans d’autres circonstances que
dans la rue. Elle danse en respectant la tradition, sans trop dévoiler sa
féminité pour ne pas embarrasser son époux ou sa famille. Elle danse
essentiellement lors des mariages et là, elle rentre tout doucement dans
la danse, avec de petits mouvements aussi contenus qu’expressifs, en
parfaite entente avec l’accordéon (aujourd’hui hélas remplacé par le
synthétiseur). Elle semble se bercer sur une note prolongée telle une tige
de bambou* sur les rives du Nil.
Subitement la musique devient tremolo alors notre danseuse vibre. La glace
est rompue le rythme augmente peu à peu et les musiciens entament le
dialogue "question-réponse" avec le tambour. La mélodie est jouée en
mesures 2 et 3 alors que les tambours jouent les mesures 4 et 1. A 4 ou 8
reprises les musiciens jouent à taquiner la danseuse et la pressent à
danser au plus près de la musique. Ensuite, ils poursuivent la partie
rythmée sur un rythme maqsoum. Le dialogue question- réponse du maqsoum
s’appelle
me-attaa. Une fois le rythme en place elle danse toujours de
façon prudente affichant une fausse modestie et exprimant une sensualité
réservée. A cet instant les musiciens repèrent que c’est le moment
d’entamer un autre me-attaa, la fête est alors à son comble. La musique peut
alors adopter un ton nostalgique , le "mizmar" joué en mesures 2 et
4 et ainsi de suite. Comme les musiciens sont ceux qui ont provoqué ce
déchaînement de danse et de musique, c’est à eux de calmer les choses
doucement car s'ils arrêtent net le public va être furieux, aussi
reprennent-ils l’awwadi taqsim du début puis arrêtent de jouer en douceur
et voilà comment une femme baladi danserait en douceur, en rapidité pour
terminer en douceur. Si vous me demandez qui aujourd’hui danse le meilleur
des Baladis je répondrais Luci. Avant elle, il y a eu Suheir Zaki. Mais le
meilleur des "Baladis" c’est certainement celui qu’une femme dansera pour
son homme, en privé.
Si vous demandez à des danseuses égyptiennes de vous expliquer ce qu’est
le Baladi vous entendrez sûrement plusieurs versions. La plupart des
éléments semblent couler de source pour les danseuses égyptiennes, c’est
pour cela qu’elles ne comprennent pas ce besoin d’analyser et d’expliquer
cet art comme le font les "étrangères". Dans ce premier article de "au
fil du Nil" (rubrique Traditions et actualités) j’ai tenté de vous
expliquer quelques petites choses au sujet du Baladi, en espérant que cela
vous sera utile.
*Je vous assure qu’il est possible de maîtriser le Baladi sans être
natif d’Egypte. J'ai rencontré des danseuses occidentales qui en ont
absorbé le ressenti, certaines d'entre elles le dansent avec une
merveilleuse sensibilité.
Le Baladi : sa courte histoire. Son présent
Un des éléments importants dans le développement du Baladi et donc de la
musique égyptienne, est l'introduction de la musique occidentale en Egypte.
Celà a commencé avec la colonisation française (1798 - 1805) et continua
avec le règne des Khedives. Le premier fut le Khedive Mohamed Ali (1804 -
1848). Mohamed Ali, tout comme ses successeurs, était sensible au
développement des Arts. Le règne d'Isma'Il (1863-1879) vît la construction
de l' Opéra du Caire. Les ensembles occidentaux s'y produisirent, les
instruments classiques séduisirent et peu à peu s'intégrèrent aux
formations musicales égyptiennes. Le violon pour sa part, n'arriva que
plus tard dans la musique arabe égyptienne. Les musiciens européens
affluèrent nombreux, de même que les professeurs de musique.
De nouvelles formes d'Art comme le Music Hall, devinrent très populaires
dès les années 20 au Caire comme à Alexandrie. A partir des années 30,
l'industrie du film égyptien était lancée. Jusque là, la musique classique
arabe et occidentale, de même que l'Opéra, étaient en majorité réservés à
l'élite. Le cinéma égyptien démocratisera la musique, le chant et la
danse, car une grande partie de la production cinématographique égyptienne
fera appel aux artistes phares du Baladi.
Même si la musique classique égyptienne a été fortement influencée par la
musique classique occidentale, on peut dire que de nos jours, l'Ame du
Baladi est restée purement égyptienne.
Le développement du Baladi
Le traditionnel "Ashra Baladi" a commencé par une danse "rurale", réalisée
par des hommes. Cette musique comportait donc 10 mouvements (Ashra
signifie 10). Il s'agissait, pour les danseurs, de mettre en valeur force
et virilité, notamment dans le Tahtib (grosse canne).
Pendant la période anglaise (1882 - 1922), la population rurale arriva en
masse au Caire, en quête de travail. Les fanfares militaires britanniques
importèrent les cuivres et les instruments à vent dans les formations
Baladi. La clarinette, la trompette, le saxophone et le concertina, plus
tard l'accordéon à touche, l'orgue fusionnèrent avec les instruments
traditionnels égyptiens comme le doff (tambour), naï (flûte en roseau) et
tabla (tambour sur pied). Cette combinaison d'instruments ouvrît des
possibilités gigantesques pour la musique et la danse Baladi. Le Baladi
taqasim ou Baladi improvisé fut alors créé pour les danseuses et elles
jouèrent un rôle très important dans son développement.
La danseuse danse et le musicien joue dans une forme de dialogue
improvisé, avec variation successive des instruments. La danseuse traduit
par ses mouvements, l'expression et l'humeur du Taqasim. C'est comme un
jeu entre eux ; une complicité très étroite. Les airs traditionnels
restent un élément très important dans le Baladi. Dans le Mawal Baladi (Baladi
chanté), les paroles des chansons n'ont pas une grande signification. On
peut penser au Scatting en Jazz. Le chant est là pour exprimer des
émotions. Parfois, la danseuse peut également faire appel aux archétypes
tels que la paysanne, ou fallaha, la patronne, ou ma'allma, la femme sage,
ou alma, etc. La rythmique peut passe du gai à l'enjoué, du triste au
dramatique et même au lyrique. L'énergie, la mesure et les émotions de la
musique se reflètent dans le mouvement des hanches, du buste, des bras et
des mains. Ils peuvent être tranchants ou "coulants", fiévreux,
élastiques, sophistiqués, puissants, éthériques, lyriques, dynamiques ...
La complexité de la musique demande un haut niveau technique de la part de
la danseuse.
Les danseuses, les musiciens et les chanteurs Baladi ont longtemps vécu
rue Mohamed Ali au Caire. Les danseuses qui ont excellé répondent aux noms
de Suheir Zaki, Nelly Fouad. De nos jours, Luci illumine deux nuits par
semaine le Parisiana et Fifi Abdou, hélas trop rarement à mon goût,
explose dans les riches nuits du Caire.
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